Dans un monde de plus en plus numérisé, l’idée d’une note citoyenne n’est plus de la science-fiction. Le système de crédit social, déjà en place dans certaines régions du globe, redéfinit radicalement la notion de privilège. Ce n’est plus seulement votre compte en banque qui détermine votre accès au monde, mais la perception qu’a l’État de votre comportement.
Le crédit social, pour ceux qui ne le savent pas, est un système d’évaluation de la réputation des citoyens basé sur une collecte massive de données. Chaque geste peut influencer une note globale : payer ses factures, recycler, être courtois font grimper le score. À l’inverse, une critique en ligne contre le gouvernement ou même fréquenter des personnes « mal notées » peuvent le faire chuter.
Ce score devient alors la porte d’entrée pour accéder à des privilèges : obtention de visas, accès aux meilleurs prêts, connexion internet, ou priorité pour les places en garderie. Le privilège n’est plus un acquis ou un droit, mais une récompense directement liée à l’obéissance.
Lorsqu’un tel système s’installe, il génère un changement de comportement systémique. On assiste à une sorte d’autocensure préventive ainsi qu’à la quête de plus en plus flagrante de conformité.
Au détour de ses choix de vie, l’individu ne se demande plus « Est-ce que mon choix d’action est bon pour moi ? » mais « Quel impact cela aura-t-il sur ma note si je fais ceci au lieu de cela ? ».
Pour protéger leur propre score, les individus se surveillent mutuellement. On crée une société de délation où la pression sociale devient l’outil de contrôle le plus efficace. Voilà quelque chose que nous avons tous vécu en 2020. Et, à force de répéter des gestes « approuvés » pour obtenir des récompenses, l’individu finit par intégrer ces normes sans plus les questionner. C’est ce qu’on appelle le conditionnement.
Que se passe-t-il pour celui ou celle qui refuse de suivre le narratif imposé ? La sanction est double : matérielle et psychologique. En fait, c’est la mort sociale dans un premier temps. Et ça aussi, on l’a expérimenté lors de la pandémie alors que les médias utilisaient des mots réducteurs et blessants (édentés, coucous, endormis) pour qualifier les militants du pro choix en ce qui concernait les vaccins. Donc, celui qui s’oppose au narratif se voit restreindre dans ses mouvements (interdiction de fêter Noel en famille, d’aller au restaurant, etc.), ses accès financiers (gèle les comptes des militants du convoi des camionneurs, arrestations et mises en accusation, contravention et condamnation) et parfois même ses opportunités d’emploi. Il devient carrément un paria pour la société.
La brisure psychologique est davantage foudroyante. Car c’est ici que le système est le plus violent. En se voyant ostracisé non seulement par l’État, mais aussi par ses proches qui craignent pour leur propre image sociale, l’individu vit un isolement profond. Le sentiment d’injustice, couplé à l’impossibilité de se défendre face à un conditionnement opaque, peut mener à un effondrement de l’identité.
Quand la famille devient un Système de Surveillance
Lorsqu’une forme de crédit social s’immisce dans la cellule familiale, il transforme le foyer, normalement refuge d’amour inconditionnel, en un tribunal permanent. L’enfant ou l’adulte qui perd ses « points » aux vues de ses parents ou refuse le narratif qui lui est imposé, devient un danger pour l’image de la famille. On doit comprendre qu’en occident, les enfants représentent la réussite ou l’échec de beaucoup de parents. Dans les années 60-70, c’était la norme.
Dans ce type de scénario, ou la famille utilise un système récompense / punition similaire au pointage du crédit social, elle ne protège plus l’enfant ; elle devient l’agent d’exécution du système de valeurs sur lequel elle base son jugement pour maintenir son statut ou s’élever socialement. Pour ne pas perdre leurs propres privilèges face à l’image que renvoie la famille dans le milieu social (échanges, rencontres de famille, collègues de travail), les parents et la fratrie se sentent obligés de sacrifier « l’élément perturbateur ».
L’enfant qui n’entre pas dans le moule des parents subit ce qu’on appelle une aliénation orchestrée. Il n’est pas seulement puni, il est rendu invisible. On ne lui parle plus, on ne l’inclut plus sur les photos ou dans les rencontres familiales (qui pourraient nuire à l’image du clan), et ses accès aux ressources (argent de poche, cadeaux, sorties) sont coupés par ses propres parents pour prouver leur loyauté au système de valeurs dans lequel ils sont inconsciemment embourbés.
Dans le pire des cas, pour l’enfant ostracisé, c’est la désintégration de l’identité.
Si l’enfant est jeune ou psychologiquement fragile, l’ostracisme total mène à une forme de mort psychique. C’est le traumatisme de l’abandon absolu. L’enfant intègre rapidement l’idée qu’il n’est « rien » et son estime personnelle en prend un bon coup. Ceux qui sont censés l’aimer inconditionnellement le rejettent et sa valeur intrinsèque s’effondre. À ce stade, il ne comprend pas ce qu’il a fait de mal puisqu’il n’est que lui-même ; un enfant imparfait qui répond à ses ressentis et manifeste ses besoins.
Dans les cas plus sévères, on remarquera le développement de pathologies plus graves. On observe par exemple l’apparition de dépressions sévères, de troubles dissociatifs (pour échapper à la douleur du rejet) ou de comportements autodestructeurs. (Mutilation, drogues, alcools, dépendances)
Au bout d’un certain temps l’enfant va jusqu’à intérioriser ce qu’il pense être une déficience. Il finit par croire que quelque chose cloche chez lui, que ce qu’on lui reproche est vrai et le risque de passage à l’acte (suicide) est maximal car il n’existe plus d’espace de sécurité, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur du foyer. La plupart des échecs que génère la fratrie est rapidement balayer sous le couvert de l’enfant ostracisé puisqu’il n’a plus rien à perdre. Tout est toujours de sa faute.
La compétition pour les privilèges et l’attention peut même pousser les frères et sœurs à dénoncer et trahir l’enfant ostracisé pour « racheter » leur propre score auprès des parents, brisant les liens de sang de manière irréparable.
C’est exactement ce qui m’est arrivé dès ma tendre enfance. Voilà pourquoi je comprends si bien ces mécanismes. J’ai vécu dans une famille qui prônait le paraître avant l’être. Mes parents s’étaient élevés socialement et valorisaient un système identique à celui dont je viens d’énumérer les grandes lignes. La brisure s’est faite vers l’âge de 12 ans, et dès lors, la révolte qui s’en est suivi m’a conduit à la perte de tous mes privilèges si bien qu’à 17 ans, ils ont dû me mettre à la porte. L’exclusion du clan n’a pas été facile. À cet âge, je n’avais pas ce qu’il fallait pour faire face à la vie. J’ai appris à la dure. Je ne compte même plus le nombre de fois ou j’ai voulu mourir. Mais là n’est pas la question.
Paradoxalement, l’exclusion peut devenir le moteur d’une libération radicale, bien que douloureuse. En étant exclu du système de privilèges familial, l’individu n’a plus rien à perdre. Cette perte totale d’enjeux peut générer une clarté mentale exceptionnelle et une liberté de pensée que les « bienpensants » n’ont pas et n’auront jamais. On se crée une « famille de cœur », généralement composée d’autres exclus. Le réseau social se base dès lors sur des valeurs plus humaines (loyauté, courage, vérité) plutôt que sur des critères superficiels.
Au fil des années, j’ai développé des stratégies de survie et une débrouillardise qui m’ont rendu bien plus résiliente et plus lucide face aux crises que ceux qui dépendent entièrement de l’approbation des autres.
Et à terme, j’ai fait le deuil de ma famille biologique pour protéger ma santé mentale jusqu’à en changer mon nom. C’est une cicatrisation par l’absence ou j’ai compris et accepté que l’amour de mes parents était conditionnel à leur image publique, et comme plusieurs d’entre vous, j’ai choisi de vivre une vie authentique, autonome, ou je suis seule et aimée au centre de mon Univers.
C’était un long texte j’avoue. J’imagine que plusieurs d’entre vous se reconnaissent dans mes mots et prendront conscience que le crédit social existe déjà ici au Québec sous une forme cachée certes. J’espère qu’au-delà de la reconnaissance, vous puissiez comme moi, comprendre et accepter que l’être humain est facilement programmable, et que le développement de la conscience, même s’il est facultatif à l’intérieur d’une vie humaine, demeure toutefois la seule richesse que nous ayons vraiment.
Lady Isabelle xx










